La compassion est une réponse émotionnelle qu’on a envers l’autre, certes, mais elle dépend directement du degré de reconnaissance qu’on a de son « soi » dans l autre. Plus je m’identifie à l’autre, plus j’éprouve pour lui, une certaine compassion, une sympathie… L'autre donc, existe plus ou moins en fonction de la distance à laquelle je le maintiens devant le miroir.
Je nivelle tout le monde, j’y passe un temps fou, et voici que les repères se révoltent, les différences se déplacent à des niveaux de détails que je n'imaginais même pas, infimes. Ces cons là font tout, chacun de leurs côtés pour sortir du troupeau, cultiver la différence. J’en ai même vus qui prônaient le retour au deux sexes, distinguer à nouveau la femme de l’homme, c’est pas croyable à quel point ils aiment les emmerdes, et moi je ne sais même plus qui punir, ils se ressemblent tous.
J’ai fouillé dans ma tête et je n’ai rien trouvé du monde. Il n’y avait que moi, déposé là par hasard, disponible mais vaguement absent.Le jour s'est levé, il est temps d'enfiler mon costume de simulacre. J'ai aiguisé l'épée, mon ennemi c'est moi.
Je vois des couleurs, j’entends des sons, je perçois des ombres, ce monde m’effraie. Je prends conscience de mon corps mais je ne maîtrise pas mes gestes. Je réalise, je crois, que je suis enfoncé dans un petit baquet du haut duquel les voix se maintiennent supérieures et toutes puissantes. Elles ne saisissent pas, les voix, à quel point je suis perdu, en lutte. Mon corps me fait mal, surtout vers le bas. Je tente de me faire entendre, mais je ne parviens à exécuter que de vaines gesticulations dénuées de sens. Elles ne comprennent rien, les voix, elles sourient. Quel est donc cet enfer ? Ce hurlement assourdissant, est ce moi qui crie comme cela ou sont ce toutes ces choses autour qui signifient ainsi l’horreur de ma présence ??
Je me suis attaché à ton inflexible absence de corps, ton visage sans regard face au mien, qui me fait face sans expression et dont je dessine les traits du bout des doigts. Je distingue ta présence dans ma nuit. Je t’ai connu à tout age, tu es cette ombre qui m’enveloppe et pose mes pas quelques centimètres en apesanteur au dessus du sol. Je parle avec tes silences, je te reconnais au vide que tu crées autour de moi, à ton souffle froid quand je te demande d’exister plus près. Tu t’habilles parfois des mots, des images ou des sons de correspondants invisibles, mais je te reconnais toujours, qui ou quoi que tu sois dans tes facéties. Tu balises mes épreuves comme si je les avais toujours vécues et tu marches à mes côtés. Ta respiration régulière m’apaise jusque dans mes colères et leur donne le ton d’une comédie sur la scène pendant que tu m’emmènes dans les coulisses avec toi, que tu m’invites à me poser, laissant mon double s’affairer et gesticuler dans la vie des autres. Nous regardons ensemble les feuilles tomber, le monde s’émietter, les mots s’effriter dans des êtres qui réclament la poussière alors que tu leurs offres le sourire mystérieux de ta bouche sans forme. Je reconnais tes baisers parce qu’ils ont le goût de ma première amante imaginaire, qu’ils m’enroulent de douceur et font tournoyer mon sang jusqu'à l’étourdissement. Je connais ton odeur, je la porte. Je n’ai jamais perçu le monde autrement que filtré par ta présence, à peine ais je pu en distinguer quelques réalités qui se glissaient entre tes cheveux. Je n’ai jamais connu que toi. Toujours tu m’as tout donné et m’as empêcher d’offrir, partager ce toi qui ne veut être vu. Je vis ailleurs, tu m’emprisonne, m’enferme dans une cage de verre opaque qui me tient à l’écart, ralenti et rend trouble chacun de mes gestes. Par ton existence, tu m’as toujours interdit d’aimer quelqu’un d’autre et j’ai peur que tu m’abandonnes.
Tu mets la mort sur les genoux des anges et donne par ton fils aux hommes, le seul dieu qui peut trouver grâce à leurs yeux, celui qui apparaît et meurt pour le repentir de leurs fautes. Le fils, la dernière figure de ton humanité, l’unique sacrifice, la dernière et la seule perte à la mesure des offenses qui auraient été commises. Je n’ai ni faute ni repentir sans jugement, je n’ai jugement que celui qui descendra par le pouvoir que je t’ai moi-même donné. Je ne veux pas de ton unité enveloppée dans l’extase. Je te veux dés-unifié et développé, déroulé dans le bien et le mal. Tu m’invites à la douleur sur le sol ferme de toute ton étendue, alors que je te demande dans l’abyme sans fond des accidents surajoutés.
Ces semblants d’âmes dégoulinent sur mon écran dont la surface commence à prendre la transparence de celle d'un aquarium. Elles dégringolent en cascades face à mon reflet qui ment d’une ligne régulière, de cette respiration suspendue qu’ont les instants de révélations amères. Elles suintent d’un trop plein de silences forcés, elles parviennent jusqu’ici et me font entendre n’importe quoi. Je leur réponds n’importe comment tant que ma voix sonne encore comme celle d’un être humain. J’ai appris à faire semblant, je m’en fiche, je n’attend que le son, peu m’importe le sens, il n’y a pas de direction, plus d’importance, juste de la poussière, de la particule de bruit qui s’éparpille dans l’espace et vient se coller entre les mots nettement séparés. Si tu entrais vraiment chez moi, je te ferais asseoir sur des agonies qui refusent toute bienséance et te sodomisent toutes certitudes aussi profondément que l’être à de hauteur entre le doute et la résignation. Je te servirais un liquide froid dans un verre opaque et tu le penserais trouble. En attendant je te regarde et je rêve de te posséder parce que tu n’obéis pas, qu’il nous faut sans cesse nous ressembler pour savoir lequel de nous deux se hais lui-même plus que l’autre. Si je ne touche plus terre, tu restes cloué au sol, et quand tu t’envoles, je mords un plancher acide qui me ronge des sinus jusqu’aux yeux. Nous sommes fait pour ne jamais nous voir, ne jamais nous entendre, nous sommes ajustés sur le signal d’une fréquence en pleine distorsion.
J’ai un drôle de goût dans l’estomac. Avant-hier tu te contemplais à travers mes yeux et ça les faisait briller, hier j’étais heureux et je ne me suis pas reconnu, aujourd’hui j’ai le sourire triste et demain n’existe pas. Qu’est ce que tu fous là ? Je ne raconte plus rien.
Ce mercredi matin, paisiblement installé devant mon écran, au creux de ce moment semblable à chaque connexion, je commençai à m’éloigner sans bruit de la pièce située derrière moi. Immobile sur ma chaise, émergeant progressivement du rêve, je reconnu instantanément, tel qu’on reconnaît la lueur de l’aurore, la sensation de cet instant ou le temps et l’espace se rétractent en un seul rectangle lumineux. Mon regard amorça lentement le mouvement longitudinal en direction du point central, jusqu'à s’étendre et se baigner de tout son long dans la surface géométrique. Je trouvai aisément les premières lignes à suivre. Au loin, je pouvais discerner le son de mon index qui s’employait de lui même à exercer de petites pressions sèches, impatientes, et bien que ce bruit quelque peu ridicule me dérangea un peu, j’esquissai un sourire satisfait. De clic en clic, de pages en pages, de mots en mots, ma raison ne sachant plus déterminer sa position que par rapport à celle qu’elle venait de quitter, j’abandonnai inconsciemment et peu à peu toute notion de durée. Je nageai à l’aventure, roulai dans les vagues de mes lectures, et profitant de quelques fractures entre les mots d'ou s'échappaient des visages, j'entrepris de blanchir ici et là le bleu des autres de quelques écumes personnelles. Puis, sans qu’aucun cri ne l’annonça, je me mis à chuter en profondeur dans le système des idées. Frappé par un ressac de pensées logiques et rationnellement liées entre elles, subordonnées et coordonnées dans un courant d’ensemble, je me laissai couler dans ce torrent, cet immensurable réseau tubulaire semblable au flux sanguin d’un organisme qui s’éparpillerait sans raison apparente. Alors que je me sentais emporté par des millions de membranes imaginaires matérialisée en phrases, en images et en sons, ma pensée fut prise dans un tourbillon, roulant sur elle-même à la poursuite de mots créant des métaphores, de métaphores créant des paragraphes, de paragraphes créant de nouvelles images, et toute ces matières numériques se courant après en vain les unes derrière les autres, cherchant à reconstituer l’idée génératrice qui elle-même se diluait déjà dans l’eau.
Je peux tourner longtemps encore autour de cette feuille blanche, je sais qu’il n’arrivera rien. Le pinceau n’est plus le prolongement de mon bras, entre les deux il y a cette main qui hésite, qui pense à la fin, qui pense à l’après, cette main qui devrait juste me laisser incertain. Je peux décrire des cercles, de jolis ronds, je n’entre pas dans la sphère, je ne distingue plus vers le fond. Il doit y avoir un mince interstice, un moyen de m’immiscer, de glisser. Je sais bien qu’il suffirait d’y passer un doigt, d’en être entier tout emporté, mais voici que je convoite, que j’élabore des plans, plus rien ne se trace naturellement. C’est mon corps qui refuse obstinément, c’est la conscience qui s’accroche aux rideaux, la mère logique qui me grince les oreilles, me tourne inlassablement sur ma chaise, m’y visse le cul et m’y serre la tête comme un boulon. Comment je faisais avant ? Je sortais de la mécanique, ça d’accord, et après ? J’ai ressorti cette photo, j’essaie de comprendre, entre le rien et le raté, il y avait bien quelque chose, quelque chose de nécessaire, un rythme, une combustion. Il manque une pièce, une articulation mentale. Il manque un geste, oui, ce geste immobile, dissimulé, ce geste qui fend la surface des choses et de l’être, qui laisse entrer l'objet qui se met à guider celui qui le crée. Je sais ce qu’il faut faire, il suffit d’être vide, de ce vide dont on ne peut se faire une idée pleine, mais revenir ici l’écrire, c’est déjà remplir, c’est déjà de la matière lourde. Il est temps de se l’avouer, j’écris par fuite, pour ne pas me confronter à l’essentiel, parce qu’écrire m’amuse, que ce n’est pas difficile, qu’il suffit de se laisser aller, c’est à la portée de n’importe quel état, il n’y a pas d’état particulier. Je peux maintenant écrire n’importe ou, n’importe comment, c’est amusant, c’est juste amusant. Ce qui m’amuse ne tarde jamais à m’ennuyer.
Aujourd’hui rien de particulier, du bleu imbibait tous les toits, le soleil essorait ses rayons contre les murs, la vie suintait bien en harmonie derrière les voix de Lennon et Mc Cartney. Mon i-pod était chargé. Les filles étaient belles avec leurs lèvres en virgules qui ponctuaient mes regards. Des Champs Elysees à Levallois, d’Opera aux grands boulevards, les passants ne vivaient que pour me divertir. Dans le reflet des vitres du metro, je me suis félicité de mon sourire idiot. J’avais mis mes chaussures couleur caca d’oie et ce soir en traversant le pont de Mirabeau, j’ai pensé que Paris était une belle ville pour moi, que j’aurais voulu t’y tenir la main.
Je suis vieux tu comprends ? Je ne reconnais plus mon reflet, je ne vois plus que stries, usures de ma chute interminable dans le temps. Je suis ici sans savoir ce que je fais. Les vieux chats finissent toujours par s’offrir à tout le monde, par fatigue, par renoncement, sans aucun amusement. J’aurais du te le dire un jeudi. Je retombe encore et toujours sur mes pattes mais sans surprise. Ca continue de faire sourire ceux qui n’avaient jamais vu, mais je sais que j’étais bien meilleur aux heures ou personne n’était là pour m'observer, ou je m’amusais moi de mes acrobaties sans le regard des autres. Je navigue dans le miroir d’une ancienne existence ou s’accroche une scène qui vient happer la fraîcheur de tes yeux, l'étincelle de ta vie pour survivre. Tu es si jolie, comment pourrais je te donner ce que je fus.
Cette nuit mon esprit est désert, ma conscience agonise sous un soleil implacable. Mes vies parallèles s’accrochent à des rayons de lumières, transpercent ma réalité et me plaquent au sol dans une poussière de sable. Les heures égrainent ma peau et font suer le jour qui s’étale ici en strates de mille douleurs. Bâillonné devant la feuille blanche, je ne peux pas lui dire. Mon visage est aussi sec que les mots qui se sclérosent au fil de mes pensées. Oui, oui je sens bien que je maigris à vue d’œil, mais personne n’est là pour le voir, l’horizon est plat, écrasé d’un bleu insoutenable. Il n’y a là devant moi, étalée et fuyante, que l’ombre de mon irréductible solitude qui n’a plus rien à dire. Si je pouvais brûler, si je pouvais m’enflammer comme cette page et danser avec les syllabes tandis que l’amour se consumerait dans le désordre des nuages, si je pouvais… Mais c’est avec la mort des émotions que je m’étreins, avec pour seule corollaire la jouissance d’une fuite, jets métaphoriques qui s'éparpillent et s'écrasent ici sans aucun agencement. A qui profite la pluie quand les gouttes sont de cendres ? Ou étais tu quand je suis tombé ? Regarde, ce vent chaud qui m’apporte des lettres rouges et moi qui ne sais plus les attraper. Ces bruits que j’entends, Sont ce mes os qui craquent comme l’écorce à chacun de mes mouvements. Non, ce n’était pas une question. Parler ne m’apprend plus rien, sinon qu’à attendre le retour des phrases. Autant que je réponde moi-même puisque je connais l’enchaînement des non dits, les mêmes inusables mots qui font les espoirs et les sèchent au milieu des lézards. J’ai eu mon moment de beauté, tu te souviens ? Je sais que l’on ne s’est pas connu, mais moi je me rappelle très bien ma main qui serpentait dans ton dos, je me rappelle de l’œil qui brillait, qui souriait dans l’ombre près de la pierre, oui je m’en souviens si bien. Si bien. C’est une feuille volante, observe là partir et s’effacer dans une tempête de sable. Ne regarde qu’elle, au plus loin que tu peux, ne te détourne pas vers la main qui la tenait, celle ci retombe et meurt au sol sans aucun éclat. Je t’aimais.